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Le
guillemot
de
Noël

Conte écrit par Yannick Loukianoff
***

    Aux Moutiers-en-Retz, petite commune du littoral atlantique, on raconte que chaque hiver un bel oiseau marin au dos tout noir et au ventre d'un blanc éblouissant vient du large et se pose sur le portail d'une petite maison basse aux volets bleus, perdue dans les dunes de la côte. Il semble attendre quelqu'un. Les ornithologues qui l'ont observé à la jumelle prétendent qu'il s'agit d'un guillemot de Troïl, une espèce plutôt nordique, peu répandue au sud de la Bretagne. Mais le plus curieux, disent-ils, c'est qu'il porte non pas une bague, mais deux: une à chacune de ses pattes.

*

    C'était pendant les vacances de Noël. Guillemette et ses parents avait décidé de quitter Carquefou, près de Nantes, pour passer les fêtes dans la petite bourrine qu'ils possèdent en bord de mer, au milieu des dunes des Moutiers. Il y avait eu un très fort ouragan pendant la nuit et au matin la fillette, âgée de huit ans, avait voulu faire une promenade le long de la plage située en contrebas de l'habitation de ses parents. Après les tempêtes, le rivage était toujours jonché de dépôts de toutes sortes parmi lesquels la petite fille trouvait le moyen de se constituer des jouets inattendus.

    Ce matin-là, le froid était moins vif que les jours précédents. Guillemette fut d'abord surprise de ne pas entendre le ressac habituel de la mer. Elle se dit que la marée, sans doute, s'était retirée. Mais non, au contraire, tout au long de la longue plage barrée d'épis de bois, une surface miroitante reflétait les premiers rayons du soleil jusqu'à la limite de la végétation côtière. Il n'y avait pas une vague, pas un bruit. On eût dit que l'océan s'était endormi après son déchaînement nocturne. La brise marine apportait cependant une odeur tenace, âcre et indéfinissable qui intriguait la fillette.

    Ce n'est qu'en arrivant au bord de la plage qu'elle découvrit le désastre: ce qu'elle avait pris pour de l'eau de mer luisant au pâle soleil d'hiver n'était en fait qu'une immense couche grisâtre de résidus pétroliers que la tempête avait déposés pendant la nuit sur le rivage. Guillemette revit alors les images diffusées à la télévision les soirs précédents. On y voyait un navire, l'Erika, coupé en deux au large des côtes bretonnes, qui s'enfonçait dans les flots tandis qu'une marée de pétrole s'étalait sur l'océan.

    L'odeur, par moments, était insupportable. La couche d'hydrocarbure remontait très haut le long de la plage. En certains endroits elle avait même assailli la dune et recouvert herbes et broussailles de grandes tavelures noires. La fillette enfonça d'une dizaine de centimètres un petit bâton dans la masse visqueuse. C'était mou, poisseux et répugnant. Elle revint en courant vers la maison: - Papa, papa, viens vite voir la plage ! La marée noire est arrivée !     Les parents de Guillemette, à leur tour, n'en crurent pas leurs yeux lorsqu'ils débouchèrent sur le rivage défiguré. La mer était bien basse et, comme d'habitude, s'était retirée si loin qu'on n'en apercevait pas la limite. La couche nauséabonde qui l'avait remplacée n'était pas uniforme. Elle formait de larges plaques discontinues au hasard des reliefs de l'estran et s'était surtout amassée le long des épis de fascines qui avaient été édifiés perpendiculairement à la côte afin de retenir le sable des courants. - Quelle désolation, fit la mère de Guillemette. La côte est saccagée pour des années !     Mais le regard de la fillette s'était porté à l'extrémité de l'un des épis de bois. Tout au bout de cette mince jetée longue d'une trentaine de mètres, elle avait vu remuer une petite boule noirâtre. Puis elle avait découvert que la boule en question était prolongée par un bec qui s'agitait par moments. - Il y a un oiseau là-bas, Papa ! Il doit avoir les ailes toutes collées.     Et sans attendre la réponse de son père, elle s'était précipitée sur la première poutre de l'épi et s'était mise à courir vers l'animal en sautant par-dessus les larges taches de mazout. - Reviens, ma chérie, cria le père. Ça glisse, tu vas tomber !

- Cette marée noire, c'est du poison, ajouta la mère.

    Guillemette ne répondit pas. Avec la rapidité et l'agilité d'un petit singe, elle était déjà presque arrivée au bout de l'épi. A cet endroit, la poutre de bois était noire et poisseuse. La fillette avait écarté les bras afin de conserver son fragile équilibre et les semelles de ses chaussures marquaient de leur empreinte éphémère la couche visqueuse.

    L'oiseau avait tourné la tête vers l'enfant. D'un suprême effort il s'était mis debout sur ses pattes et ressemblait à un petit pingouin. Il voulut écarter les ailes, peut-être afin de s'envoler, mais n'y parvint pas. Alors, malgré le danger que représentait pour lui l'arrivée de la fillette, il se recoucha doucement sur la poutre gluante et Guillemette crut lire dans son regard tout le désespoir d'un animal aux abois qui sent venir sa fin.

    " Il ne faut pas que je lui fasse peur, se dit-elle, sinon il va se jeter dans le mazout qui nous entoure".

    A l'autre bout de l'épi, elle voyait son père tenter à son tour une approche incertaine sur l'étroite construction. Il fallait donc faire vite.

    Avec une infinie douceur, la fillette s'était penchée vers l'oiseau en détresse. Tout en lui parlant, elle l'avait enveloppé de sa main droite et lui avait saisi les pattes par-dessous le ventre tandis que la main gauche lui couvrait les yeux et retenait entre ses doigts le puissant bec pointu et poisseux. Puis elle s'était redressée en plaquant l'animal contre son corps. Il était couvert de mazout mais Guillemette ne faisait plus attention à ses vêtements. Elle concentrait ses efforts sur la seule conservation d'un équilibre devenu plus précaire encore depuis qu'elle s'était alourdie du poids de l'oiseau et qu'elle ne pouvait plus écarter les bras. Son père, visiblement moins assuré qu'elle, venait à sa rencontre sur la poutre et tendait les mains pour saisir son chargement.

- Non Papa, fit-elle. J'y arrive très bien toute seule. Il est calme et ne bouge pas. Si je te le passe, il va se débattre et moi je risque de tomber.
    L'argument dut être efficace car le père rebroussa lentement chemin, suivi de la fillette. Puis ils sautèrent tous deux sur un espace de sable.
- Quelle imprudence, gronda la mère. Tu n'aurais jamais dû aller là-bas. Et que veux-tu que l'on fasse de cet oiseau maintenant ?

- C'est un guillemot, dit le père qui observait l'animal. Une sorte de petit pingouin du grand large. Il va falloir le laver. Je me demande pourquoi il est venu se fourrer dans cette couche de mazout. Il a dû en absorber en essayant de décoller ses plumes.

    Revenus à la bourrine, ils tentèrent alors de nettoyer l'oiseau dans la baignoire. A l'aide de la pomme de douche, d'une brosse et d'un peu de savon ils réussirent à lui enlever une partie du mazout qui engluait sa tête, son dos ainsi que ses pattes palmées. Mais l'opération était difficile et insuffisante: sous les larges plumes, le fin duvet restait collé à la peau du volatile qui pourtant se laissait faire sans se débattre.
- Il nous faudrait un détergent, dit la mère. Le mazout ne partira pas avec seulement de l'eau.

- C'est bien mon avis, ajouta le père. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d'utiliser n'importe quel produit. Les détergents peuvent être aussi nocifs pour cet oiseau que le mazout qui le recouvre. Il va falloir demander conseil à un vétérinaire.

- Un vétérinaire ? Mais, Papa, l'école vétérinaire de Nantes n'est pas loin de chez nous à Carquefou. Nous pourrions y aller. Ils doivent être bien équipés là-bas.

- Tu oublies donc que nous sommes à la veille du Premier de l'an ? Les étudiants aussi sont en vacances.

- Ils risquent fort, en tout cas, de ne pas l'être longtemps avec cette marée noire, remarqua la mère. Des oiseaux mazoutés, il doit y en avoir des centaines sur toute la côte !

- Vous avez raison, dit le père. Je vais téléphoner à cette école. Il y aura sûrement quelqu'un qui pourra me conseiller. En attendant, fit-il en s'adressant à sa fille, va chercher un emballage dans le garage. Il faut bien mettre cet oiseau quelque part.

    Quelques minutes plus tard, le guillemot était enfermé au sec dans un grand carton, sur un lit de chiffons. Le père de Guillemette avait reposé le téléphone.
- Ils nous conseillent de ne pas poursuivre le nettoyage de l'oiseau et de le leur apporter, fit-il. Mais surtout de lui donner à manger afin qu'il reprenne des forces. Il va falloir se procurer des petits poissons. Je vais voir si j'en trouve à La Bernerie.

- Attends un peu, dit la mère. Est-ce que tu crois vraiment que nous allons passer ici le reste des vacances de Noël ? La côte n'a plus aucun intérêt maintenant et l'odeur du mazout envahit même l'intérieur de notre habitation. Pour ma part, je n'ai qu'un désir, c'est de rentrer à Carquefou. Nous pouvons très bien réveillonner à l'appartement ce soir.

    D'un commun accord, la famille décida donc de quitter au plus vite la maison de vacances. Quelques sardines furent achetées en passant à la poissonnerie et déposées auprès de l'oiseau dans son carton. Mais à l'arrivée la fillette s'aperçut qu'elles n'avaient pas été touchées par le guillemot.
- Il n'a donc pas faim ? s'interrogea-t-elle.

- Si sans doute, expliqua son père. Mais il n'est pas habitué à manger des poissons morts. Nous allons devoir les lui introduire de force dans le bec. Rassure-toi, nous ne lui ferons pas mal.

- Tu veux dire que nous allons le forcer à les avaler comme ça, en entier, sans les couper ?

- Et comment crois-tu qu'il les avale d'habitude ? Tous les oiseaux de mer font de même. Il faudra simplement prendre soin de lui présenter les poissons la tête la première sinon les nageoires blesseraient et obstrueraient son œsophage.

    Ce n'est qu'après les fêtes, l'après-midi du 2 janvier, que Guillemette et son père se présentèrent avec leur guillemot à l'école vétérinaire. Celle-ci était en pleine effervescence. Toute une série de bâtiments d'écurie habituellement réservés à quelques chevaux, bœufs et moutons avaient été réaménagés pour accueillir les milliers d'oiseaux mazoutés qui affluaient de partout. Il faut dire que la marée noire de l'Erika n'avait pas seulement envahi le littoral des Moutiers. Toute la côte avait été touchée, depuis le sud du Finistère jusqu'au nord de la Vendée, y compris les îles de Groix, Belle-Ile, Houat et Hoëdic ainsi que Noirmoutier. Beaucoup d'étudiants et de professeurs, sans attendre la rentrée, s'étaient portés volontaires afin d'encadrer une armée de bénévoles issus des associations de protection de la nature. On avait fait venir de Bretagne et de Normandie des spécialistes qui avaient fait leurs preuves lors de précédentes marées noires et qui dirigeaient les opérations. Des camions apportaient des cargaisons de cartons neufs pliés, de foin, de copeaux de bois et de produits pharmaceutiques tandis qu'une noria de fourgons et de voitures particulières déchargeaient constamment de nouvelles petites victimes au plumage englué. Avec leur carton ne contenant qu'un seul volatile, Guillemette et son père se sentaient un peu perdus dans cette ruche bourdonnant d'activités. La fillette avisa un grand jeune homme en bottes qui lavait au jet d'eau des palettes de bois recouvertes d'un treillage de plastique vert.
- Monsieur ! J'ai trouvé un oiseau mazouté. Je voudrais savoir comment le laver.

- Qu'est-ce que c'est comme oiseau ? interrogea le garçon avec un grand sourire et un accent chantant du midi.

- Papa prétend que c'est un guillemot. On s'appelle presque pareil: moi, c'est Guillemette, ajouta-t-elle en lui tendant la main.

- Et moi, Pascal. Tu l'as apporté, ton oiseau?

    La fillette entraîna le jeune homme jusqu'à son père qui avait sorti le carton du coffre de la voiture.
- C'est bien un guillemot, confirma Pascal. C'est l'espèce la plus atteinte : depuis une huitaine de jours il nous en arrive des centaines. Mais tu ne pourras pas le nettoyer chez toi et il va mourir car il a certainement avalé du mazout. Il faut d'abord soigner son tube digestif tout en continuant à le nourrir régulièrement. C'est cela le plus urgent. Le nettoyage viendra après. Nous avons reçu des machines spéciales, mais il faudra que l'oiseau soit bien rétabli pour pouvoir supporter le stress du lessivage.

- Tu en sais des choses. Tu travailles là depuis longtemps ?

    Pascal eut un grand sourire.
- Je suis arrivé juste après Noël. Je suis en dernière année d'études vétérinaires à Toulouse. L'école de Nantes avait besoin de renforts, nous sommes venus à cinq.

- Si je te donne mon guillemot, je pourrai venir le voir ?

- Naturellement, répondit l'étudiant. Mais je ne sais pas si tu le reconnaîtras parmi tous les autres. Il y en a vraiment beaucoup. Venez avec moi tous les deux, ajouta-t-il en s'emparant du carton. Je vais vous faire visiter nos installations. A l'intérieur, nous parlons tout bas et nous évitons de faire du bruit pour ne pas effrayer les oiseaux: ce sont des animaux sauvages, ils ne sont pas habitués à l'homme.

    Ils pénétrèrent dans le grand bâtiment près duquel Pascal avait entrepris le lavage des palettes. L'étudiant se dirigea vers un groupe de jeunes qui baguaient des oiseaux.
- Voici un nouvel arrivant, fit-il à voix basse en déposant le carton sur une table. Mettez-lui une bague à chaque patte pour que la petite fille qui l'a trouvé puisse le reconnaître.
    Guillemette observa l'opération de baguage et quitta son oiseau avec un petit pincement au cœur lorsque celui-ci fut déposé dans une stalle en compagnie d'une vingtaine d'autres guillemots apeurés. Puis, avec son père, elle suivit son nouveau guide.

    De part et d'autre de l'allée centrale de cette écurie, les stalles avaient été obturées par des toiles de plastique noir derrière lesquelles on percevait des bruits d'ailes et des piétinements sourds. Pascal entrouvrit un coin de l'une de ces bâches :

- Voilà l'une des stalles, expliqua-t-il doucement. Il y a là une centaine de guillemots. Ce ne sont pas les plus malades. Les plus faibles sont isolés un peu plus loin.
    Dans un espace carré d'environ quatre mètres de côté, on avait recouvert le sol de petits copeaux de bois mêlés de sciure sur lesquels les oiseaux se déplaçaient. Ils étaient là, debout, serrés les uns contre les autres, comme si le fait de se tenir en groupe les protégeait de l'agression humaine. Quatre palettes recouvertes du même treillage de plastique vert occupaient une partie du sol. On y avait disposé une grande cuvette d'eau dans laquelle baignait une brique pour la stabiliser. Une dizaine d'éperlans morts gisaient épars sur la palette. Les oiseaux n'y touchaient pas. Quelques guillemots visiblement plus faibles que leurs congénères étaient couchés sur les copeaux. Ce qui frappait le plus, c'était le silence de ces oiseaux. Malgré leur grand nombre, on n'entendait aucun cri, aucun claquement de bec.

    Pascal referma le coin de plastique et souleva la bâche de la stalle suivante.

- Là, ce sont des eiders, dit-il. Il n'y en a que trois, mais ils sont très mazoutés. Ils devraient être tout blancs avec seulement le bout des ailes et le dessus de la tête noirs.
    Guillemette et son père aperçurent en effet trois énormes canards de couleur chocolat foncé, au bec redoutable. Ils se tenaient couchés sur la palette. Eux non plus n'avaient pas touché aux poissons qui les entouraient.
- Maintenant vous allez voir à quoi nous employons les bénévoles qui viennent nous aider, fit l'étudiant.
    Le long de la stalle suivante, cinq ou six personnes de tous âges, en blouse blanche et munies de gants d'hôpital semblaient faire la queue. La toile de plastique avait été retirée. A l'intérieur, un autre bénévole avait disposé des cageots verticalement afin de constituer une barrière qui confinait dans un angle une trentaine de gros oiseaux noirs au bec surplombé d'une curieuse excroissance rougeâtre. Il saisissait doucement les volatiles un à un et les passait à une autre personne qui, à son tour, avec précaution, les posait entre les bras du premier bénévole faisant la queue. Celui-ci emportait alors l'oiseau vers le fond du bâtiment et croisait d'autres personnes qui en revenaient avec un chargement identique, déposaient leur volatile dans la stalle voisine puis venaient se placer au bout de la queue. Cette procession se déroulait dans un silence impressionnant. On n'entendait que les battements d'ailes des oiseaux apeurés dans la stalle où on les saisissait.
- Ce sont des macreuses, dit Pascal. On les prend pour les gaver une par une sinon elles se laisseraient mourir de faim.
    Puis il emmena ses visiteurs jusqu'au bout du bâtiment. A cette extrémité, l'allée centrale débouchait sur un vaste espace où des tables avaient été disposées en U. Derrière elles, des étudiants en blouse blanche s'occupaient des oiseaux que les bénévoles leur apportaient. Le travail s'effectuait en série. A la première table, on graissait les fragiles pattes palmées. A la seconde, on déposait une goutte de collyre dans les yeux. A la table suivante, c'était l'opération de gavage proprement dite: on ouvrait le bec de l'oiseau et on introduisait un long tube de plastique jusque dans son estomac. Puis, à l'aide d'une grosse seringue, le gaveur forçait ainsi l'animal à ingurgiter une bouillie grisâtre et peu appétissante. Guillemette ne put s'empêcher de plaindre les petites victimes de ce traitement barbare:
- C'est dégoûtant, s'écria-t-elle. Vous leur faites du mal. Je reprends mon guillemot !

- Calme-toi ma chérie, dit alors son père. Ce qui leur fait du mal, c'est le mazout que ces oiseaux ont avalé. Que contient cette bouillie que vous leur donnez ?

- De l'eau, de la chair de poisson, des antibiotiques et une poudre spéciale destinée à leur former un pansement gastrique. On ne le voit pas, mais leur estomac est très atteint par le mazout. Nous avons disséqué des oiseaux morts, c'est affreux.

- Tu vois, ma chérie, on les nourrit mais surtout on les soigne. La méthode te paraît brutale, mais c'est sans doute la seule façon de leur sauver la vie. Vous avez beaucoup de mortalité ? demanda-t-il à Pascal.

- Oui, surtout dans les premiers jours de leur arrivée. Tous les matins nous retirons des stalles des dizaines d'oiseaux morts. Ça nous fait mal au cœur car nous nous y attachons.

- Quand est-ce que mon guillemot sera lavé ? s'inquiéta la petite fille.

- Je ne peux pas te le dire. Nous allons d'abord le nourrir et le soigner. S'il reprend des forces, alors nous tenterons de le laver.

- Je pourrai revenir le voir ?

- Quand tu voudras, répondit l'étudiant en raccompagnant Guillemette et son père à la voiture. Je suis là tous les jours de 13 à 22 heures. Le matin, je me repose un peu. Viens donc l'après-midi. Je suis toujours dans ce bâtiment.

    La rentrée scolaire empêcha la fillette de revenir les jours suivants. Mais dès la fin de la semaine, elle arriva seule, à bicyclette, à l'école vétérinaire. Elle pénétra à l'intérieur du bâtiment d'écurie et chercha son ami Pascal.
- Il est à la piscine, lui dit-on. C'est le premier bâtiment à droite après celui-ci. Il y a du plastique aux fenêtres, tu ne peux pas te tromper.
    Guillemette ne cacha pas sa surprise. Son ami qui lui semblait si dévoué à la cause des oiseaux passait donc une partie de son temps à se délasser dans l'eau ? Elle se dirigea vers le bâtiment qu'on lui avait indiqué et en poussa doucement la porte. Une voix qu'elle reconnut aisément à son accent chantant lui parvint alors:
- Frotte tes semelles sur le paillasson humide. C'est une précaution pour les désinfecter. Rejoins-moi et ne fais pas de bruit.
    La fillette aperçut l'étudiant qui l'observait par le coin entrouvert d'une bâche en plastique noir tendue verticalement. Il était juché sur une sorte de grande estrade en bois à laquelle on pouvait accéder par un escalier. Guillemette monta les marches en silence et écarta la bâche. Elle découvrit alors la piscine : un bassin rudimentaire de 5 à 6 mètres de longueur et large de trois, entièrement constitué de bois recouvert d'un film de plastique. A la surface barbotaient une trentaine de guillemots. Une vingtaine d'autres restaient sur le bord. Tous paraissaient resplendissants de propreté. Ils n'avaient plus aucune tache de mazout et la fillette découvrait enfin la véritable couleur de leur plumage, noir sur le dos et d'un blanc éblouissant sur le ventre. Ils observaient son ami Pascal qui, un petit seau à la main, leur lançait quelques poissons sur lesquels ils se précipitaient pour les avaler goulûment. La scène était fascinante: les oiseaux paraissaient joyeux et débordaient de vitalité. Ceux qui étaient dans l'eau semblaient jouer avec les poissons qu'ils attrapaient le plus souvent sous la surface. Ils pédalaient rapidement de leurs petites pattes palmées, viraient sur place, plongeaient le cou avec dextérité, saisissaient leur poisson, le positionnaient en un éclair la tête la première dans leur bec, l'avalaient puis s'ébrouaient dans un chuintement de leur plumage. Parmi ceux qui restaient sur le bord, certains se jetaient à l'eau pour participer au festin. D'autres saisissaient les poissons au vol. Les guillemots qui étaient là n'avaient plus rien de commun avec les tristes volatiles que la fillette avait vus dans les stalles quelques jours auparavant.
- Regarde bien, dit l'étudiant, il n'y en a pas un que tu connais déjà?
    Guillemette se pencha un peu, mais tous les oiseaux se ressemblaient. A la surface, l'un d'eux semblait se détacher du groupe et nager vers la fillette. Il fit quelques efforts pour se hisser sur le bord, mais y renonça et rejoignit rapidement le centre du bassin.     L'oiseau nageait vers un plan incliné situé à l'autre extrémité de la piscine. Il sortit de l'eau facilement, s'ébroua, et à cet instant la fillette aperçut les deux bagues qui ornaient ses pattes. Tous les autres oiseaux ne possédaient qu'une bague. La petite fille aurait bien voulu crier sa joie mais Pascal, un doigt sur la bouche, lui imposa le silence.

    Alors il se passa quelque chose d'extraordinaire. De sa démarche déhanchée de petit pingouin, le guillemot traversa le groupe d'oiseaux restés sur le bord et se dirigea tout droit vers la fillette. Il s'arrêta à un mètre d'elle, allongea le cou et fit entendre un son guttural suivi de plusieurs claquements de bec. Manifestement, il reconnaissait celle qui l'avait sauvé et voulait lui témoigner sa sympathie. Guillemette s'accroupit alors et caressa tout doucement son joli plumage. L'oiseau paraissait en confiance. Une grosse larme roula sur la joue de la fillette.

    L'étudiant avait repris ses lancers de poissons. Le guillemot quitta alors la fillette et se jeta à l'eau pour continuer son repas.     Le père de Guillemette accompagna lui-même sa fille ce jour-là à l'école vétérinaire. Deux fourgonnettes étaient stationnées devant la piscine. A l'intérieur du bâtiment, une dizaine de personnes s'affairaient. Les oiseaux étaient saisis un par un et déposés chacun dans un carton percé de trous. On sentait beaucoup d'émotion chez tous ces étudiants qui avaient consacré intégralement leur temps, depuis de nombreux jours, à ces guillemots mazoutés. L'un des jeunes gens avait un marqueur à la main. Il écrivit quelques mots sur l'un des cartons et passa le feutre à un autre. Guillemette avait retrouvé Pascal.     Il prit un carton et gravit l'escalier. Il ne restait qu'un oiseau derrière la bâche. A la vue de la fillette, il se précipita vers elle et recommença son étrange gloussement. La fillette le caressa et le saisit avec précaution en lui parlant à voix basse. Elle le déposa soigneusement au fond du carton que lui tendait l'étudiant.     Le voyage dura toute la matinée. Guillemette était la seule enfant au milieu de cinq jeunes gens. On arriva enfin à une petite crique des Côtes d'Armor, blottie parmi les rochers. La mer était calme et la plage déserte. Les cartons furent descendus, transportés à la main et alignés le long du rivage. Ils portaient tous une ou plusieurs inscriptions au feutre noir.

    On y lisait:

    " Les poissons vont souffrir, bon appétit".

    " Nos écorchures aux mains seront notre meilleur souvenir".

    "Avec tous les vœux de bonheur du Piafs-Club".

    " On les relâche et on se prend une douche".

    " Et n'y revenez surtout pas!"

    " Vive la liberté !"

    Le carton de Guillemette ne portait que trois mots: "Je t'aime".

    A un signal de Pascal, tous furent ouverts et renversés sur le côté en direction de la mer. Les oiseaux, après un temps d'hésitation, se précipitèrent alors tous ensemble vers les premières vagues et se mirent à nager vers le large. Aucun n'essaya de voler. Le petit groupe, bien compact, s'éloignait rapidement. Parvenu à une quinzaine de mètres du rivage, l'un des oiseaux tendit soudain le cou en direction de la crique et émit un long cri grave auquel, comme en écho, répondirent sur la plage les sanglots étouffés d'une petite fille de huit ans.

    Aux Moutiers-en-Retz, petite commune du littoral atlantique dont les plages ont retrouvé aujourd’hui toute leur propreté, on raconte que chaque hiver un bel oiseau marin au dos tout noir et au ventre d'un blanc éblouissant vient du large et se pose sur le portail d'une petite maison basse aux volets bleus, perdue dans les dunes de la côte. Il semble attendre quelqu'un.

***


La plage des Moutiers



 
 
 

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